Le texte intitulé « Touba et la tentation de l’exception ! Contre l’octroi d’un statut spécial dans la République sénégalaise » publié sur la page « Cadre de réflexions et d'actions Tijanni-CRAT»
présente comme une défense du principe républicain face à ce qui serait une dérive particulariste. Pourtant, à y regarder de plus près, ce positionnement masque mal un biais profond. Ce n’est pas tant le principe d’un statut spécial qui est contesté, mais bien Touba elle-même, son histoire, son modèle et son influence.
Dès lors, l’intitulé même du texte apparaît comme un contournement. En évitant de nommer directement Touba dans la formulation de la thèse principale, l'auteur ou les auteurs semble (nt) chercher à universaliser un débat qui est en réalité ciblé. Or, personne n’est dupe. C’est bien l'influence de Touba qui est au cœur de la controverse. Cette stratégie d’évitement affaiblit la portée argumentative du texte, en donnant l’impression d’un républicanisme de façade, mobilisé de manière circonstancielle pour disqualifier une réalité spécifique.
Car le problème fondamental n’est ni juridique ni historique, il est symbolique et politique. Touba dérange. Elle dérange par son autonomie, par son organisation sociale singulière, par son poids démographique et économique, mais surtout par son originalité. Une ville construite autour d’une vision spirituelle, celle de son fondateur, matérialisée notamment dans le Matlaboul Fawzayni. Ce texte n’est pas qu’un poème, il constitue un véritable projet de société, une matrice urbaine et spirituelle qui a façonné une ville hors des schémas classiques de l’aménagement du territoire
Réduire Touba à une anomalie juridique ou à une exception dangereuse, c’est refuser de voir ce qu’elle révèle Les limites du modèle centralisé sénégalais à intégrer des formes alternatives d’organisation territoriale. Touba n’est pas devenue une grande agglomération par accident. Partie d’un simple bourg rural isolé dans le Baol oriental, elle s’est imposée comme un pôle majeur par la force d’un projet cohérent, porté par une communauté et une vision. Cette trajectoire interroge plus qu’elle ne menace.
L’argument selon lequel le titre foncier de Touba s’inscrirait dans une stratégie coloniale de cooptation des confréries religieuses est, en soi, historiquement recevable. Mais il est utilisé ici de manière sélective et orientée. Si l’on suit cette logique, une grande partie des structures administratives et territoriales actuelles du Sénégal devrait également être remise en cause, tant elles sont héritées de la période coloniale. Pourquoi alors focaliser cette critique sur Touba ? Cette insistance trahit une volonté de délégitimation plutôt qu’un souci de cohérence historique.
De même, la question des extensions foncières est abordée de manière imprécise. L’affirmation d’un passage de 400 hectares à 30 000 hectares en 2005 occulte des réalités administratives plus complexes, notamment la fusion de titres fonciers intervenue dès 2001. Cette approximation fragilise la crédibilité du propos et donne le sentiment d’un argumentaire construit davantage sur l’effet que sur la rigueur.
Au fond, la revendication d’un statut spécial pour Touba ne crée pas une exception. Elle vise à formaliser une situation de fait. Touba fonctionne déjà selon des règles spécifiques, reconnues implicitement par l’État. Refuser de l’admettre juridiquement, c’est entretenir une ambiguïté préjudiciable, à la fois pour la gouvernance locale et pour la cohérence institutionnelle du pays.
La véritable question n’est donc pas de savoir si Touba doit être une exception, mais si la République sénégalaise est capable de reconnaître et d’intégrer sa diversité interne. L’unité ne signifie pas uniformité. Une République mature doit pouvoir accommoder des singularités sans y voir une menace existentielle.
Le discours contre le statut spécial de Touba semble moins motivé par une défense sincère des principes républicains que par une inquiétude face à une réalité qui échappe aux cadres habituels. Mais comme le suggère l’image populaire. Lorsque l’éléphant se dirige vers la rivière, les cris des grenouilles ne peuvent l’en empêcher. Touba poursuit sa trajectoire, portée par une dynamique historique et sociale profonde. La question est de savoir si l’État choisira de l’accompagner lucidement ou de la contester vainement.
Dr Mouhamadou Moustapha Diop